Les premières pages du roman sci-fi « Monster-Embryon »

« Des monstres ? Ou des âmes défigurées ? » (Jass Spillman)

Momentum 1

8 ans plus tôt

Lundi 10 Juin 2357 – Centre-est de l’Algérie – Résidence principale de Jin Storp

Accoudé à son imposante terrasse, la chevelure blonde, le regard azur et crispé, Jin Storp fixe la jungle saharienne s’étalant à perte de vue devant ses yeux, et tout autour de sa demeure aux formes courbes et osées. Il ne semble pas incommodé par le ciel grisâtre et oublie même la chaleur humide qui enclave sa séduisante carrure.

Une ombre effilée et fulgurante passe devant lui et prend la forme d’un module ovale noir en franchissant le portail lumineux du trou de ver privé, en contrebas. La voix perçante de sa femme remonte, rompant davantage l’accalmie dont il venait de disposer :

  • Ils sont arrivés.
  • On les accueille dans le salon, dit Jin en se traînant avec gravité comme pour saisir l’importance des minutes à venir.

Un court instant passe avant que le vice-président de la firme Hoorizon ne reçoive ses invités chinafricains dans la pièce jouxtant la terrasse et séparée par une fenêtre coulissante en plexiglas ; la désobéissance d’un grand garçon de 57 ans envers un père lui ayant interdit les relations presse.

« Installez-vous », enjoint-il en montrant le canapé blanc face à lui, au moment où la vieille horloge à aiguille de son salon ébruite la mi-journée.

Les deux hommes prennent place confortablement et leurs apparences physiques ne déplaisent pas à Jin. En tête, Moussa, un métis aux cheveux lisses et or, des iris verts et une carrure particulièrement athlétique, il est le rédacteur en chef du quotidien Brazzavoice. Le corps de son stagiaire Amadou n’est pas en reste bien que légèrement moins long. Sa chevelure drue et rousse et son regard argent agrémentent sa couleur de peau ébène.

  • C’est naturel ? Ose Jin en souriant et en devinant la réponse.
  • Parfaitement naturel ! Répond Moussa d’un ton décontracté.
  • Je m’en doutais. Vos parents ont tiré profit de nos recherches, fait-il.
  • Ah mais tout le continent africain aussi ! S’enthousiasme le rédacteur en chef.

Moussa enchaîne plus formellement sur la raison de sa visite :

  • Comme convenu lors de notre entretien téléphonique nous allons réserver une courte entrevue à votre actualité et à cette rumeur qui court sur les pertes financières récurrentes de votre multinationale.

Jin s’assoit, face à ses interlocuteurs, sa blondeur angélique tranchant avec l’agressivité de ses prochains propos.

  • Parlons-en, lâche-t-il quelque peu abruptement.

Le stagiaire allume le minuscule drone caméra qui se met à léviter, au même moment la femme de Jin quitte la pièce. Au beau milieu d’un salon silencieux, spacieux et équipé d’un mobilier typique du 20e siècle, le rédacteur en chef engage l’échange :

  • Monsieur Storp vous êtes vice-président et sans doute le futur président d’Hoorizon, que pensez-vous de la dégradation des relations entre votre firme et le gouvernement américain ces dernières décennies ?
  • Je pense que nous tenons là un bel exemple d’ingratitude, invective Jin. « 160 ans auparavant Washington et Alger nous ont accordé ce bout de terre, au nord-est de l’actuelle Algérie pour mener nos travaux sur l’ensemencement de nuages. Notre firme s’est diversifiée, a apporté dans beaucoup de domaines depuis. Mais maintenant Hoorizon dérange, Hoorizon est craint » s’agace Jin.
  • Mais cette crainte n’est-elle pas légitime, reprend le reporter, votre recherche au fil des décennies ne prend-elle pas trop d’avance sur la société ?

Jin Storp marque une profonde inspiration, son langage corporel trahit un léger embarras :

  • Il n’y a pas de progrès inutile. Si nous accomplissons les recherches biotechnologiques c’est par passion et désir de proposer de nouvelles perspectives, non pour des visées belliqueuses, défend-il.

Mais avant qu’un reporter rusé ne viennent bousculer cette allégation Storp rajoute :

  • Une exception… Nos seuls travaux avec le département de la Défense furent le projet T, qui s’avéra finalement un gouffre financier.
  • Le projet T ? Qu’est-ce ? S’étonne Moussa.
  • Il doit rester confidentiel, mais sachez qu’il fut brusquement décommandé. 2 milliards de dollars, 4 ans de sueurs en pure perte, souligne Jin dans l’expectative. Nos avocats se battent actuellement pour un dédommagement à la Cour Suprême.

Ressentant la posture offensive de Jin, le rédacteur en chef recherche la phrase choc et lui tend la perche :

  • Vous pensez à un complot politique ?
  • Exactement ! Articule Storp sans retenue et confirmant l’objectif de l’interview. Le président Adam Stephens et ses prédécesseurs en tête. De toute façon, les mesures des derniers gouvernements ont été injustes, incohérentes, qu’ils aient été républicains ou démocrates d’ailleurs, précise-t-il.

Pour asseoir ce dernier propos, il sort de sa poche un objet ovale noir, grand comme le pouce. Il le connecte à son Path, un microscopique appareil télépathique implanté à l’arrière de sa mâchoire, comme c’est le cas de presque tous ses clients à travers les 3 mondes :

  • Tenez, j’ai en ma possession le prototype de notre toute dernière invention baptisée Remole. Je le fixe à mon oreille.

Il se lève, foule le carrelage pour saisir sur la commode derrière lui un petit morceau de marbre taillé en parallélépipède. Il revient le coucher au creux de la paume du rédacteur en chef.

Via son Path, Amadou oriente l’objectif du camdrone vers la pierre.

  • Vous témoignerez que c’est du vrai marbre, fait Jin en reprenant place.
  • En effet, répond le rédacteur en chef en testant avec ses phalanges la solidité de la pierre taillée.
  • Et pourtant…

Jin contemple la pierre, médite et réalise l’inimaginable. Devant la caméra, il torsade le marbre telle une vulgaire pâte, uniquement par l’esprit. Moussa a un tressaut et laisse échapper la pierre qui bourdonne en roulant sur le bois verni de la table basse. Les journalistes s’échangent des regards stupéfaits. Troublés, ils ont peine à réaliser ce qu’il vient de se passer sous leurs yeux. Ils essaient d’en faire de même avec leurs muscles saillants, mais sans invoquer l’équipement adéquat le marbre torturé demeure inflexible.

  • C’est fascinant ! S’exclame le rédacteur en chef, comment est-ce possible ?
  • Vous auriez eu sans aucun doute la réponse, vu que nous serions obligés de la révéler noir sur blanc… Fait Jin.
  • Vous parlez de la Loi du partage du savoir biotechnologique de 2342.
  • Effectivement, le décret du nouvel ONU qui sape nos investissements colossaux, lâche-t-il.
  • Vous déciderez-vous tout de même à lancer ce Remole sur le marché ?

Désillusionné, Jin déconnecte l’objet et l’expose à la caméra :

  • Ceci vient d’être interdit par l’USPTO. 3 autres milliards de dollars perdus…

Tapant sur ses cuisses, il se dresse promptement :

  • Messieurs je pense que vous avez suffisamment pour votre reportage, je dois regagner le siège d’Hoorizon.

Bien que pressé, Jin prend tout de même le temps de contourner la table basse pour les saluer chaleureusement. Se levant lui et son adjoint, Moussa se félicite :

  • Oui nous en avons bien suffisamment ! Et mes petits doigts me disent que cette entrevue va faire date ! Dit-il la satisfaction du scoop accompli.

Le stagiaire récupère soigneusement le camdrone, il contient une bombe. Les deux invités du jour sont ensuite escortés par la charmante épouse de Jin jusqu’à leur engin scellé du logo de leur agence de presse.

Dans la foulée, le vice-président se dirige vers la terrasse désormais chargée de rayons solaires passagers et pénètre son module automatisé pour quitter sa villa. Une après-midi agitée l’attend et cette entrevue tapageuse n’y sera pas étrangère.

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